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Liberté Originelle

Dans la savane,
Sous le baobab des sages,
Un vieillard, appuyé sur une canne
Observe les pacages,
A l'abri de la lumière,
Une occupation coutumière,
Là-bas travaille sa famille.
Tout est tranquille.

Au fil des saisons
La vie coule paisible.
Avant lui, ses ancêtres,
D'ici, contemplaient l'horizon.
Il lui semble impossible
Que puisse disparaître
Cette harmonie des cieux,
Des hommes et des dieux

Bientôt la grande initiation
Avec ses rites magiques,
L'affrontement des lions,
Et ses danses ésotériques
Transformera les adolescents
En jeunes triomphants,
Puis viendra la pluie
Et apparaîtront les fruits.

Avant la période sèche,
Il y aura des simulacres
D'attaques avec des arcs.
Les plus beaux jets de flèches
Emporteront les plus belles femmes
Ils se déclareront leurs flammes
Qui se fêteront dans les villages
Par des festins de mariages.

Il admire la complémentarité
Entre les femmes et les hommes,
Chacun pense et agit en liberté,
Chacun est dépendant et autonome.
Comme dans la nature
Il faut éviter toute rupture,
Respecter chaque élément,
La pluie, le feu, le vent.

Ici est née l'humanité.
C'est ce qu'il a appris,
Et ce qu'il a enseigné
Aux jeunes, ébahis ;
De joyeux enfants,
Imitant les éléphants,
Jetant la poussière
Dans la lumière.

Le vieil homme se réjouit
De cette bienfaisante harmonie.
Il sait que des familles sont parties,
Il y a longtemps, pour voir du pays,
Mais on ne les a pas revues,
Où sont-elles parvenues ?
Elles vivraient sous un ciel gris,
Très loin de notre paradis.

Mais c'est très, très loin,
En espace, en temps incertains.
Seuls, les sorciers voyageant
Dans les zones du firmament
A la couleur du petit matin laiteux,
Ont rapportés avoir vu de leurs yeux
Des contrées très, très étranges
Où des êtres vivraient dans la fange.

Il s'agirait d'humains,
A la peau transparente,
Enveloppés de tissus malsains
Et aux activités souillantes.
Là-bas, le soleil serait froid,
Il y aurait moult mages et rois,
Créant misères et  charniers.
Mais ce sont là visions de sorciers.

Le vieil homme connaît la vie
Il sait les méfaits des envies.
Il va bientôt rejoindre
Ses ancêtres et les étreindre.
Et, bien que son âme soit apaisée,
Il est inquiet pour ses descendants,
Il connaît le chemin malaisé
Pour effacer les mauvais penchants.

Or, depuis peu, une tribu éloignée
Se montre mal intentionnée.
Elle observe la vie du village
Nul ne sait ce qu'elle envisage.
Mais la rumeur fait état d'enlèvements
Qui auraient eu lieu un peu auparavant
Dans une peuplade de la brousse,
Où aucun arbre fruitier ne pousse.

Et, le jour où tous les jeunes en nages,
Luisant de sueur, infiniment beaux,
Accompagnaient les animaux
Vers les nouveaux pacages,
Est survenu le grand malheur,
Semant à tout jamais la terreur.
Ce jour là, le monde a basculé ;
La terre en est restée, à jamais, maculée.

Tout à coup, ils ont surgi,
Poussant des cris,
Agitant des bâtons rugissants,
Provoquant un bruit assourdissant.
De sa lance, notre plus vaillant
A transpercé un assaillant
Et, dans un nuage âcre,
Ce fut le début du massacre.

Il y eut des morts,
Nous ne fûmes pas les plus forts,
Nos enfants furent ramenés au village,
Sanglants et bavant de rage,
Bousculés, maltraités,
Ils furent jetés à nos pieds
Par les cruels guerriers
Aux yeux injectés.

Puis apparurent les faces blanches,
Le corps, dans des tissus, emmailloté,
Les pieds, dans du cuir, enfermés,
Contemplant notre déchéance.
Le sorcier, les yeux exorbités,
Bafouillant, du doigt, les désignait :
Les méchants transparents !
Les méchants transparents !

En transes, il s‘écroula,
Puis sa tête roula
Détachée, d'un coup de sabre
Entamant une danse macabre,
Rapide, invincible,
Au bout d'un bras invisible,
Eventrant les vieux,
Répandant le sang précieux.

Les villageois atterrés,
Demeurés figés,
Secoués de pleurs,
De gémissements de douleur,
De lamentations
D'incompréhension.
Brusquement, en tous sens, ils s'éparpillèrent,
Agitant les bras au ciel, criant leur misère.

Alors le fouet entra en action,
Sur les malheureux sans réactions,
Zébrant le torse, le visage,
Déchirant les chairs des otages,
Leur apprenant la soumission,
L'asservissement sans condition.
Frappant pour l'exemple,
Tuant pour l'exemple.

Les hommes furent rassemblés,
Par le cou, enchaînés,
Les membres entravés,
Toujours sous le fouet.
La révolte au fond du cœur
Ils voient maltraiter leurs sœurs
Bousculées, Palpées,
Evaluées, écartelées.

Des plus de douze ans,
Tous furent emmenés,
Bien portant ou souffrants,
Sur les pierres ils trébuchaient,
Ils sont partis vers l'inconnu,
Ils n'ont rien, ils sont nus.
Poussés par les égorgeurs,
Emportant en eux leur fureur.

Au village c'est la désolation,
Des anciens, en état de prostration,
Entourent les enfants marqués
Par la vue de leurs parents massacrés,
Enchaînés, martyrisés, déportés.
Quelques adultes désorientés,
Rentrés des champs,
Sont là, impuissants.

Le vieil homme est mort en pleurant.
Des hommes, il a vu l'abomination.
Il laisse ses enfants dans la désolation,
Il n'a pu les sauver en mourant.
Mais sa sagesse restera en eux,
Ils réussiront à vivre heureux,
A se sauver de nouvelles razzias,
A profiter des instants immédiats.

A Goré, un nouveau peuple est né,
C'est celui des enchaînés.
Dans d'énormes barques à étages
Entassés, serrés, maltraités
Pendant des semaines subissant d'horribles ravages
Ballottés par des flots déchaînés
Les malheureux ne voient  que peu la lumière
Ils ont perdu la notion de l'hier.

Les uns sur les autres se souillant,
Vomissant, pissant, déféquant.
Déchirées par les fers,
Pourrissent les chairs.
Une ombre passe, jette la nourriture
La souffrance n'est plus que murmures,
Car à crier sans fin on s'épuise.
Les belles peaux sont devenues grises.

Les cadavres jetés par dessus bord
Laissent un sillage de morts
Des oiseaux survolent, haut dans le ciel,
Le navire à l'odeur pestilentielle.
Deux révoltes, dans le sang,
Ont été réprimées sans ménagement.
L'équipage est fatigué,
Il est temps d'arriver.

Enfin les eaux deviennent berçantes,
Un marin à la vue perçante
Aperçoit la terre, encore loin,
C'est le moment des grands soins.
Les cales sont ouvertes,
Le petit jour s'y déverse.
La marchandise doit être préservée
Chaque captif est sorti et lavé.

Bientôt tous sont débarqués.
Pendant quelques jours, préparés
Et, après, mis en vente,
Poursuivis par la mort lente.
Examinés par d'éventuels acheteurs,
Sondés jusqu'au fond du cœur,
Moins bien traités que du bétail
Subissant une torture sans faille.

Les captifs deviennent esclaves,
Même s'ils sont des épaves.
Une dernière fois arrachés aux leurs,
Vers leur destinée, ils partent dans la peur.
Ils vont travailler dans les champs
Pour un maître bon ou méchant,
Qui aura sur eux droit de vie et de mort,
Qui décidera en tout de leurs sorts.

Le commerce inhumain des humains,
Autorisé par le Pape d'un Dieu malsain,
Permet tous les débordements,
De tous les méchants,
Sous des prétextes vertueux,
Justifiera les actes monstrueux,
Ceux des tyrans, des salauds,
Des timorés et des falots.

Au même titre qu'avoir un cheval
Avoir un esclave est normal.
Que l'on soit bon ou mauvais,
C'est un fait de société
Absolument pas choquant,
Même pour les plus croyants.
Personne ne trouve à y redire,
Le faire prêterait à rire.

Le pape Nicolas cinq a autorisé,
En l'an mil quatre cent cinquante quatre,
La traite des pauvres martyrisés ;
Il aurait dû être jeté dans le barathre ;
Car depuis, dans les îles du soleil,
Avant de trouver le grand sommeil,
Par sa grâce, les nègres ont souffert
Mille morts, pires que tous les enfers.

Puis, plus de deux cents ans après,
Le roi soleil, bien nommé,
Dans sa grande mansuétude
Et soucieux de la quiétude
De ses nouveaux sujets,
A instauré pour les soulager,
Et diminuer leurs déboires,
Le code noir !

Ainsi, reconnu dans son humanité,
L'esclave doit être catholicisé.
Le maître a le devoir de le nourrir,
Il ne peut plus le faire mourir.
Mais si l'esclave l'a mérité
Le maître peut le fouetter,
L'esclave fuyant a les oreilles coupées
Ainsi que le jarret, et au fer il est marqué.

Le pouvoir discrétionnaire du maître
Reste entier pour soumettre,
Le fouet est plus distribué que la nourriture
Que le masque de fer projette en conjecture.
Le billot ferré au pied pèse lourd
Mais les souvenirs encore plus lourds,
Ceux des tortures atroces
Infligées sous la surveillance des molosses

Le sucre répandu sur le corps
Attirant les mouches dévorantes,
Et la cire bouillante
Versée dans le corps,
Le vagin des femmes,
En en éteignant, à jamais, la flamme.
Puis, par dizaines, dans les cases de terre battue,
Pleuraient les asservis toujours plus abattus.

Vivant sous le joug de la terreur,
A vie, dépendant de son tourmenteur,
L'esclave organise sa survivance
Et celle de sa descendance
Qui subira la même déchéance,
Jusqu'à la mort, dès la naissance,
Durant plus de quatre longs siècles,
La même dominance abjecte.

Malgré les maladies
Et ceux qui dans la folie
Cherchent un refuge aléatoire,
Malgré les traitements barbares,
Malgré les fièvres, les infections,
La fatigue, l'usure, la malnutrition,
Au fond de notre âme reste chevillée
L'espoir d'une liberté jamais oubliée.

Dans l'ignominie institutionnalisée,
Le peuple des enchaînés s'est organisé.
Il a créé sa langue, sa façon de penser.
Par l'inertie il a appris à résister.
Du fond des temps, les esprits invisibles
Lui ont transmis ses forces invincibles,
Le peuple, avec eux, communiquant
En des prières et des chants envoûtants.

Les méchants transparents ont peur.
Nous avons la révolte dans le cœur.
Nous sommes les insoumis,
Tout nous est permis.
Nous sommes les nègres marrons.
Nous ne subirons plus les affronts
Des diables blancs, de leurs enfants.
Nous sommes le peuple triomphant.

Nos femmes, mères de la terre,
Ont été aimées par nos cerbères,
Violées, traînées en enfer,
Engendrant des nègres à la peau claire.
L'enfant a le statut de sa mère
Le sang blanc est dans nos chairs
Mais nous sommes toujours dans la misère,
Les mêmes fouets toujours nous lacèrent.

Vers vous, je crie ma haine,
Je vous montre mon désespoir.
Soyez maudits ! Voués aux géhennes.
Craignez mon bras, craignez mon regard.
Vous qui forcez ma douce nature
A vous voir en sépulture,
Alors que je ne veux qu'être libre,
Savoir ce que c'est : vivre !

Dès l'an mil six  cent quarante quatre,
En arrivant sur cette île magnifique,
La lutte a commencé et n'a fait que croître.
Nous utilisons tous les lieux magiques,
Nous recrutons les nouveaux arrivants,
Notre nombre augmente constamment,
Nous viendrons à bout des blancs pervers,
Ils finiront mangés par les vers.

La vie n'est que cahots,
Impossible chemin de nos idéaux.
Enfin ! Certains d'entre nous sont libres !
Des hommes blancs, avec nous, vibrent.
En mil sept cent quatre vingt quatorze,
Partout s'allument les torches,
Je pleure, l'esclavage est aboli !
C'est la fin de nos souffrances infinies.

L'instabilité s'est installée
Avec la liberté retrouvée.
Adversaire séculaire, les anglais
Attaquent et cherchent à s'installer.
Aussitôt les hommes noirs
Se couvrent de gloire.
Ainsi le capitaine Vulcain
Contribua à la victoire des républicains.

Hélas, arrive mille huit cent deux
Et tout est à nouveau à sang et à feu
L'esclavage est rétabli
Par un empereur en folie
Supplices, pendaison,
Massacres et répression.
Adieu, Delgrès.
Adieu, allégresse.

Jamais nous n'abandonnerons.
Toussaint Louverture est mort
Déporté par le condor,
Mais toujours nous résisterons.
Le règne de l'Aigle aura une fin.
Nous chasserons les assassins.
Nous ferons plier les despotes,
Nous leur ferons manger leurs bottes.

Mille huit cent quarante huit,
C'en est fini de ces règles maudites.
L'humaniste Victor Schoelcher
Fait voter l'abolition de l'esclavage.
Ô Victor ! Tu m'es cher !
Les dieux t'ont fait sage.
Ô coulent mes larmes,
Lavent les armes.

Tout n'est pas simple.
Devant les ancien maîtres arrogants,
Il ne faut pas rester humble,
Il faut être fringant,
Ignorer les peurs gravées dans nos corps,
Ne pas nous affliger sur notre sort.
Nous avons gagné notre liberté,
Nous la vivrons dans la dignité.

Pour vivre, il faut manger,
Pour manger, il faut travailler,
Continuer le dur labeur,
Mais sans la peur,
Cultiver la canne, le café,
Les arbres fruitiers, le potager,
Mener les bœufs au marché,
Affronter la mer pour pêcher.

Cette terre autrefois occupée
Par des hommes rouges,
Avant que, par l'épée,
Les hommes blancs les bougent,
Pour les remplacer par des nègres
Maintenus par la force dans les ténèbres,
Cette terre dont les sortilèges se dénouent,
Nous allons la faire fructifier, pour nous.

Les anciens maîtres ont importés
D'Asie, d'Inde et autres contrées
De nouveaux salariés sous payés.
De nous, ils peuvent se passer.
Mais nous, nous nous sentons renaître,
Sans entrave, sans chaînes.
Sans oublier nos ancêtres,
Nous travaillons sans haine.

Hélas les guerres,
Ne sont pas finies.
Beaucoup quittent notre terre
Pour vivre leur agonie
En défendant les fils
Des bourreaux de jadis.
N'est-ce pas d'une grande noblesse
De sacrifier ainsi notre jeunesse.

Nous avons gagné la paix
En nous battant pour vous.
Puis revenant chez nous,
Tout en restant français,
Avec sagesse nous avons occulté
Vos tortures et toutes méchancetés.
Avec patience, nous avons construit
Une terre d'accueil aux mille fruits.

Nous vivons sur une île enchantée
Avec des lieux hantés.
Le jour, le soleil nous caresse
Et vous incite à la paresse.
Mais avec la nuit
Arrivent les zombies.
Au doux souffle des alizés
S'oppose le cyclone déchaîné.

Ile de mystères,
Si belle, si sincère,
Tous les sangs mélangés
Y ont fait la peau sucrée
Et le charme des créoles,
Aimés de ceux qui foulent mon sol.
Ma langue est colorée
De la même douceur ombrée.

Comment peut-on imaginer,
Sous ces cieux merveilleux,
La cruauté qu'on ne peut effacer,
Les souvenirs si douloureux
Qu'ils ont imprégnés les pierres
Mille fois lavées dans les rivières.
Nous sommes tous des enfants au sang mêlé
Et jamais, jamais, nous ne devrons oublier.

Voici qu'enfin, enfin en l'an deux mille un,
L'état français, par une loi dans son article un,
Dit que, est un crime contre l'humanité
La traite négrière et l'esclavage perpétrés
A travers les siècles et les océans,
Et qu'il faudra l'enseigner à nos enfants,
Et qu'il faudra une date commune au monde,
Pour fêter l'abolition de cette activité immonde.

Je puis maintenant chanter
Ma terre colorée,
Aux senteurs poivrées,
Aux eaux enchantées
Où l'hibiscus rougeoyant
Brille dans le soleil couchant.
Je puis laissé pleurer ma joie
Après avoir, si longtemps, pleuré d'effroi.

Demain, j'irai au concours des bœufs
Et, dans l'eau tiède du lagon,
Je tremperai mes yeux.
De mille façons
Je goûterai la saveur
De la douceur
De ces lieux
Merveilleux.

A l'embouchure de la rivière
Un vieillard, à l'abri de la lumière,
Assis sur un banc,
Sous un flamboyant
En pleine floraison,
Contemple l'horizon.
En mer, travaille sa famille.
Tout est tranquille


Guy Watine  25/01/04


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